Patrick ROSIU

        De l'impossible de voir.

                 "Dans la nature, la couleur n'existe pas plus que la ligne: il n'y a que le soleil et les ombres. Donnez-moi un morceau de charbon, et je vous ferai un tableau: car toute la peinture est dans les sacrifices et les partis pris. " Cette phrase de Francisco Goya confirme l'intensité du Noir comme présence de ce qui s'impose dans l'acte même de peindre. Alberte Garibbo, dans son parti pris du Noir, impose, elle aussi, une vision de la peinture : celle d'une intensité sans concession, à la fois plongée dans l'infini et conquête de l'unité du tableau. Elle fait du Noir son parti, et le déclIne couche par couche.

                 Partir du Noir, c'est choisir l'éloignement, aller au plus loin, s'imposer d'aller chercher le plus profond de la peinture même. Comme ces noirs de l'âge baroque dans lesquels Le Caravage ou De La Tour faisaient émerger une forme idéalisée ou angoissante du monde.

          Il y a d'abord le blanc de la toile tendue, puis le noir projeté qui vient creuser le blanc, ouvrir la surface pour installer le regard. Blanc et Noir s'affrontent et s'accordent en même temps. Dans certaines peintures le blanc ponctue le noir en des trouées qui sont de petites unités de surface ajustant l'espace entier du tableau à partir de leur nombre. Le noir y est percé comme le sont  les cartes musicales qui permettent aux orgues de Barbarie de laisser échapper leur musique. Ce qui s'échappe de la peinture, qu'il y ait du rouge, de l'ocre ou seulement du noir, c'est la mise en espace du Noir par la lumière.

          En privilégiant le Noir comme couleur, c'est le principe de discontinuité chromatique appliqué au Noir qui s'impose,  non  comme une catégorie de   l'espace, mais du temps. Cette mise en espace du temps est constituée par l'ensemble des événements issus des différents passages de noir, à partir desquels la profondeur s'amplifie. C'est cependant  bien une question de couleur qu'il faut  retenir   ici. "Les couleurs ne sont pas des  divisions dont le mixage reconstitue les effets, elles sont  des unités  discrètes  primaires. " Cette  définition  de Jean-François   Lyotard  convient parfaitement à l'oeuvre d 'Alberte Garibbo. Le Noir-couleur y vient révéler ce qu'il possède de lumière, d'intensité, de force nécessaire et, suivant la formule de Paul Klee, " non pas rendre le visible, mais rendre visible " toutes les tensions et tous les rythmes qu'il contient.

          Le noir est aussi ombre. Cette ombre est le tableau compris dans les différents noirs. Ce n'est pas le tableau qui fait la peinture dans un tel dispositif, mais l'inverse, la peinture, le tableau. Partir du noir avant toute chose, imposer les fonds, défaire l'espace préalablement conçu par le rectangle du châssis en de petits unités noires pour démultiplier ou étendre la surface. Ce sont des sortes de tuiles ; ces petits éléments de la construction qui recouvrent pour former le volume. Elles règlent la peinture, en mesure à la fois la profondeur et l'étendue. Ces tuiles jouent le rôle du nombre qui ordonne l'ensemble  et concentre son énergie.

          La peinture d'Alberte Garibbo témoigne d'une grande rigueur, déclinant très minutieusement le noir en teinte profonde et intense, en noir-ocre ou bien légèrement gris, non pas mélangé avec du blanc, mais obtenu par friction avec le support et la  lumière, ce dispositif établissant une logique des passages de continu et du discontinu dans la peinture.

          Passer c'est l'acte de franchir, d'aller d'un bord à l'autre, de l'autre côté de la rive (peut-être de la vie à la mort ?), ce qui est une limite spatio-temporelle. Passer les noirs en les superposant et juxtaposant, s'affranchir de l'espace par le temps comme affranchit le noir de son ombre, touche au désir profond qui hante le peintre.

          Le noir, tel qu'il apparaît ici, affleure à la surface ou y plonge, par mouvements imperceptibles. mais il ne rend pas uniquement compte d'une sensibilité aux transitions esthétiques ; il convient d'en retenir aussi l'intelligence des éléments et des combinaisons.

          Expérimenter consiste à faire varier la définition des unités et des réglages. C'est pourquoi la pensée s'impose avant le regard, sinon on manque le dessein qui a sous-tendu les combinaisons de noirs.

          Les plages sombres sont des complexes harmoniques combinant des unités chromatiques du noir et des unités métriques qui divisent l'espace-temps de chaque pièce où les plages sont disposées. Cette disposition sur l'axe du temps engendre une mélodie dont le rythme dépend de la succession possible ou aléatoire des noirs, la mesure étant définie par les figures des plages, rectangles ou carrés. Cette déclinaison formelle fabrique une géométrie qui règle la profondeur, et à partir  d'elle invente une sorte de jeu optique qui comprime ou amplifie l'espace.
         

          Dans certaines  peintures, cette disposition impose une espèce d'espace tri­dimensionnel, qui suggère une perspective. Celle-ci n'est pas là pour rappeler la perspective de la Renaissance qui a fondé l'espace du tableau, mais à  partir d'un continuum du noir qui court séparément d'un noir à un autre (fabriquant une sorte de tresse), change en mouvement cette perspective de l'espace en celle du  temps. Ce mouvement résulte autant de la place de l'observateur que de celle de la  disposition des noirs. C'est à partir de là que nous envisageons le rythme compris dans le dispositif continu-discontinu du noir. Les tableaux d'Alberte Garibbo sont savamment construits et leur géométrie est celle du noir qui mesure l'infinie.

          Si maintenant nous regardons l'intensité de la peinture, c'est du côté de la manière noire que nous nous tournons. Cette pratique de la gravure qui consiste à tramer une plaque à l'aide d'un berceau afin d'obtenir des creux et des pleins extrêmement serrés, restitue des noirs d'une grande profondeur au velouté intense. La manière noire est un travail de la profondeur liée à la lenteur du geste, car seul un travail minutieux et précis fait dégorger le noir de la plaque une fois enduite,  et c'est à partir de cette pratique si proche du travail d'Alberte Garibbo que nous pouvons découvrir la sensation que nous  procure une telle oeuvre.

          La manière noire c'est une sensation du noir à l'état pur. Manière noire signifie alors " à la manière du noir " projeté à l'aide d'un aérographe qui, couche après couche et à partir d'un jeu de cache, - mais qu'est-ce qui est caché ? l'ombre ou la lumière ? - révèle la transparence de la matière. Mat ou brillant, lisse ou granulé, tout cela provient de la racine même de la   terre, de ses veines, comme pour mettre à jour, à ciel ouvert, l'éclat de la peinture.

          Ces variations multiples et infinies deviennent lieu où toute les intensités peuvent se manifester. Elles poussent à un inexorable et opiniâtre recommencement qui n'épuise jamais le champ de ses figures : Serait-ce dès lors un travail sur l'impossible qu' Alberte Garibbo pratique, cet impossible qui est à la fois tentation et défi ?

                                                                                                                                              ©  Patrick Rosiu, 2004

                                             Texte du catalogue de l'exposition" Clairs &Obscurs" [du Noir & du Blanc dans l'Œuvre peint et  gravé de :

Geneviève Asse -  Jean Degottex - Alberte Garibbo -Pierre Soulages ]     

 

 

 

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